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frPublié en ligne le 15 juin 2004
Par Hélène Margerie
De nombreuses formes grammaticales à valeur spatiale et/ou temporelle (‘grams’) sont le fruit d’un processus de grammaticalisation qui engendre des chaînes métaphoriques et métonymiques complexes. Svorou propose un schéma d’évolution unique des ‘grams’ spatiaux qu’elle illustre au moyen de la forme prépositionnelle in front of. L’auteur semble suggérer que tout ‘gram’ suit cette voie de grammaticalisation. Toutefois, une analyse de l’item grammaticalisé ahead souligne un développement distinct, notamment au niveau des domaines-sources de chaque valeur-cible et des transferts métaphoriques et métonymiques en jeu dans la grammaticalisation de cette forme. Je propose également un schéma différent de celui de Svorou pour rendre compte de la grammaticalisation de la forme in front of.
Many grammatical items with a spatial and/or a temporal meaning (‘grams’) are the result of a process of grammaticalization which creates complex metaphorical and metonymical chains. Svorou proposes a single path of development which she illustrates through the preposition in front of. She seems to suggest that any ‘gram’ follows this path of evolution. However, the study of the grammaticalized form ahead highlights a different development, especially as regards the source domains of each target domain and the metaphorical and metonymical transfers underlying the grammaticalization of this form. I also suggest a different path for the grammaticalization of in front of than Svorou’s.
Mots-clés : chaînes de grammaticalisation, corps, espace, métaphore, métonymie, orientation, schème
1Parmi les nombreux ‘grams’1 spatiaux-temporels de l’anglais grammaticalisés à partir d’un lexème-source désignant une partie du corps figure la forme ahead qui entre dans les catégories des prépositions et des adverbes. Elle s’inscrit au sein d’une chaîne de grammaticalisation complexe qui fait intervenir différents domaines conceptuels. Seul le domaine spatial est ici examiné pour deux raisons.2 En tant que ‘gram’ spatial, ahead peut-être rapproché de la préposition complexe in front of de la manière suivante: le terme-source est rattaché au domaine du corps humain, plus précisément à une partie frontale supérieure, et les deux ‘grams’ renvoient à une région spatiale frontale que je désignerai parfois région-avant.3
2L’on pourrait alors supposer que la voie de grammaticalisation suivie par ces deux formes est semblable. Or la source de grammaticalisation de ahead est plus complexe qu’elle n’y paraît. Il est important de relever cette distinction car la forme ahead ne semble pas avoir fait l’objet d’une étude particulière, contrairement à la préposition complexe in front of pour laquelle Svorou (1994) propose un schéma d’évolution qui est, selon l'auteur, commun à tous les ‘grams’ spatiaux dérivés de noms.4 Le schéma qu’elle adopte doit être modifié pour l’analyse de ahead, ainsi que pour in front of, en partie. Je commencerai par présenter ce schéma appliqué à in front of afin d’en révéler les inexactitudes et de le confronter à l’évolution de ahead.
3Le sens de localisation spatiale est un sens secondaire, fruit de la première phase de grammaticalisation du lexème frōns du vieil anglais (> front). Le terme est un emprunt du latin qui s’est introduit dans la langue anglaise au 13e siècle chargé de la signification « forehead » (OED 4 : 563, éd. 1961). Le terme désignait donc à l’époque la partie frontale du visage humain. Avant même le développement de la valeur spatiale de la préposition complexe in front of, il s’est produit, dans un premier temps, un transfert métaphorique entre le domaine du corps et celui des objets. Le corps possède une tête et un visage qui déterminent la direction naturelle des déplacements physiques de l’homme dans l’espace : « The front of the viewer is defined as that side which is oriented to his line of sight. This extension immediately accounts for the expressions ‘right here in back of me’ vs. ‘right here before my eyes’ » (Langacker 1991 : 48).
4Certains objets sont métaphoriquement pourvus d’une partie frontale similaire. Un schème est ainsi dégagé à partir du fonctionnement de la partie frontale du corps humain:
From among the rich specifications of a body part term, certain features are selected and preserved; others are lost from the semantics of the term. The preserved features tend to be geometric and topological, such as the orientational axes and part-whole relations of body-part terms. A schema emerges from application of the body part term in everyday usage across a larger number of bodies, foregrounding their similarities and backgrounding individual differences in size, proportion, or shape. The schema represents an idealization of the human body in which individual differences are abstracted away from, and all bodies are construed as having in common a certain set of subparts and subdivisions in the same relations to each other. The schema which results from this process can then be further abstracted away from the specifics of bodies and applied in other domains –to animal bodies, and to any object that can be conceptualized as having orientational, geometrical and topological specifications similar to those extant in the schema. (Rubba 1994 : 89-90)
5Le front correspond à la partie de l’objet qui se retrouve en interaction immédiate avec les objets ou personnes directement concernés par le fonctionnement de l’objet en question. Ainsi, la région-avant d’une voiture est la zone qui est située dans l’espace frontal du chauffeur, celle qui est impliquée en tout premier lieu dans les déplacements de la voiture lorsque celle-ci avance, non lorsqu’elle recule (expérience beaucoup moins fréquente que la première pour une voiture).
6Cette conceptualisation est entièrement conditionnée par la culture dans laquelle une langue s’inscrit. C’est le corps humain en position debout qui constitue la base de référence :
When man is talking or walking, or in general when he is alert and in the optimal position to perceive other objects visually, auditorilly, tactually, etc., he will normally be upright. This is what I will call man’s canonical position, since it is the position from which he carries out most important activities. (Clark 1973: 34)
7En revanche, d’autres sociétés s’appuient sur la représentation des animaux car ceux-ci occupent une position centrale dans la culture en question en raison de leur rôle économique, entre autres :
Spatial orientation as expressed by some body parts, in particular ‘head’ and ‘buttock/anus’, may differ in its reference points. A partial explanation for this difference may be that, whereas . . . it is the human body in upright position that is the main source for this type of spatial concepts considered here, there also exists an alternative model, namely that derived from the animal body. Its occurrence appears to be largely confined to pastoralist societies of eastern Africa, that is, to ethnic groups typically leading a nomadic life whose survival depends on animal husbandry. (Heine et al. 1991: 125)
8Ainsi, un terme signifiant « back » désigne une orientation spatiale différente de celle que nous connaissons. Le dos de l’animal correspond, dans le rapport à l’orientation spatiale, à l’utilisation du terme « head » dans certaines langues pour désigner une région spatiale supérieure.
9La correspondance source-cible qui vient d’être mise en relief à propos de la grammaticalisation de front découle d’un modèle particulier de conceptualisation : le modèle anthropomorphique. Ce sont des catégories humaines qui sont employées pour décrire et appréhender des catégories non humaines. Il existe un autre type de modèle, zoomorphique, sur lequel certaines sociétés s’appuient dans leurs représentations, et qui influence ensuite le domaine sémantique dans lequel seront puisés les concepts-sources de la grammaticalisation. L’emploi de termes tels que front reflète l’usage occidental du modèle anthropomorphique. C’est le corps humain qui constitue le vecteur principal.
10En revanche, le modèle zoomorphique s’appuie sur la représentation des animaux, notamment à travers leur corps. L’on retrouve ce modèle à la base de la grammaticalisation du nom « back » en marqueur spatial de la région supérieure, alors que le modèle anthropomorphique privilégie l’emploi de termes tels que « head, » c’est-à-dire des termes rattachés au corps humain. Le modèle zoomorphique de conceptualisation est essentiellement valable dans les sociétés pastoralistes où les animaux jouent un rôle culturel, socio-économique, et/ou religieux fondamental. Un même concept-cible est ainsi conceptualisé au moyen de formes appartenant à des domaines cognitifs différents.
11Selon Svorou (1994 : 150), les deux types de modèle permettent de prédire le développement de certains lexèmes : « According to the anthropomorphic model, ‘head’ evolves to express TOP-REGION relations, but according to the zoomorphic one, it evolves to express FRONT-REGION relations. » Il s’ensuit que, de manière surprenante, la forme ahead en anglais serait dérivée à partir du modèle zoomorphique alors que les autres outils grammaticalisés témoignent de la prégnance du modèle anthropomorphique, tendance caractéristique des sociétés occidentales. Il ne faudrait pas conclure, de la distinction de plusieurs modèles de conceptualisation, qu’à une culture donnée correspond un seul modèle de conceptualisation unique. La langue reflète des préférences déterminées culturellement, économiquement et socialement, mais très souvent les deux modèles mis en exergue sont illustrés dans une même langue. Heine (1997 : 40) observe que le modèle zoomorphique présuppose l’existence du modèle anthropomorphique. Mais l’inverse ne se produit pas systématiquement. Autrement dit, si dans une même langue un domaine cognitif donné est structuré selon une conceptualisation de type zoomorphique, d’autres sont inéluctablement façonnés sur le modèle anthropomorphique
12C’est ce transfert métaphorique par anthropomorphisation du domaine du corps au domaine des objets qui est à l’origine d’expressions telles que the front of the car ou the front of the building. La partie-avant du bâtiment est généralement celle où se situe l’entrée principale, ou bien elle est déterminée par la perspective adoptée par l’observateur et dans ce cas, la partie frontale du bâtiment est celle qui fait face à l’observateur, lequel peut être positionné du côté opposé à celui où se trouve la porte d’entrée.
13Svorou (1994 : 90) affirme que c’est à partir de ce sens métaphorisé que se développe le sens de la forme grammaticalisée in the front of chargée d’une valeur spatiale (le déterminant the a par la suite été abandonné dans la formation de la préposition complexe in front of, signe d’un degré de grammaticalisation plus élevé). Ce sens provient, d’après elle, d’un transfert métaphorique du domaine des objets sur celui de l’espace, selon la métaphore L’ESPACE EST UN OBJET, version que Heine et al. défendent également, du moins en partie (1991 : 68). Selon Svorou, le changement sémantique qui s’est produit au cours de la grammaticalisation de la forme front est le suivant : la partie relationnelle frontale d’un objet est employée pour désigner une localisation frontale qui lui est immédiatement adjacente. Deux domaines de conceptualisation distincts sont mis en relation grâce à un processus métaphorique. La partie frontale d’un objet est employée afin de désigner une région spatiale qui lui est contiguë. Pour reprendre l’exemple the front of the building, front connaît une généralisation de sens: ce n’est plus systématiquement la façade dans sa nature concrète qui est désignée, mais la zone spatiale qui est en relation directe avec cette façade, l’espace qui se situe devant la façade et l’inclut en quelque sorte.
14La description faite par Svorou nous invite à envisager un changement, non de nature métaphorique, mais d’ordre métonymique. Heine et al. définissent la métonymie ainsi, en rappelant sa position centrale parmi les différents modèles cognitifs dont la métaphore fait également partie :
Metaphor forms but one of the mental activities involved in the development of grammatical categories. The second major activity is metonymy. We may define metonymy as a figure of speech whereby the name of an entity is used to refer to another entity that is contiguous in some way to the former entity, but we will use the term in a wider sense that also includes related figures, such as synecdoche, that refer to associations based on contiguity. (1991 : 61)5
15La définition livrée par Lakoff et Turner (1989 : 103) est encore plus détaillée, rappelant qu’il s’effectue un transfert schématique entre deux domaines: « Metonymy involves only one conceptual domain. A metonymic mapping occurs within a single domain, not across domains. In metonymy, one entity in a schema is taken as standing for one other entity in the same schema, or for the schema as a whole. » La comparaison avec le transfert de nature métaphorique est implicite : nous savons que ce dernier opère entre deux domaines de conceptualisation différents, alors qu’un seul est impliqué dans le cas de la métonymie.
16La métonymie est ainsi fondée sur un rapport de contiguïté. Certes, le domaine du corps humain ou des objets diffère du domaine de l’espace dans le sens où les entités désignées sont distinctes, une partie du corps humain ou un objet étant d’ailleurs peut-être plus concrets qu’un lieu spatial, mais la référence à ces entités primairessuggère qu'un certain espace est immédiatement adjacent à la partie désignée (du corps ou de l’objet). L’espace corporel s'inscrit au sein d’un espace plus large, de telle sorte qu’il représente, par synecdoque, une partie de ce vaste tout. Il se dégage une contiguïté entre les deux domaines associés au cours du transfert de sens qui suggère un rapport métonymique : « The shift from designation of a part to designation of a spatial region near that part can be given a metonymic account » (Rubba 1994 : 91). Ce point de vue est partagé par d’autres linguistes. Talmy (1983 : 242), par exemple, déclare: « Such a shift constitutes the use of a ‘Reference Object’s part to indicate the volume of space, or portion of terrain, immediately adjacent to it’ » (souligné dans le texte).
17Svorou ne mentionne pas le ‘gram’ ahead mais, en raison de sa proximité sémantique avec in front of6 dans le vaste ensemble des ‘grams’ spatiaux et de l’existence de similitudes conceptuelles entre les termes-source head et front, nous pourrions supposer un point de départ similaire pour une chaîne sémantique qui lierait les domaines du corps et de la localisation dans l’espace. Pourtant, comme indiqué en introduction, il est utile de revenir sur le développement de la forme ahead afin de souligner son parcours différent qui se traduit par l’absence de certains maillons constituant la chaîne sémantique de la préposition complexe in front of. Voici, pour débuter cette étude, quelques énoncés avec ahead :
(1) Two people were ahead of us, and travelling fast.
(2) The chauffeur stared straight ahead.
(3) We have three hours ahead of us.
18La métaphore L’ORIENTATION DU TEMPS (TIME ORIENTATION) sous-tend le changement sémantique que la forme ahead a connu lors de sa grammaticalisation en préposition à valeur temporelle en (3). Cependant ce changement est plus récent que ceux qui ont affecté le sémantisme de la combinaison on + head au cours du développement des formes prépositionnelle et adverbiale illustrées en (1) et (2).
19Ahead désigne la localisation frontale d’une entité par rapport à une autre dans l’exemple (1). L’énonciateur perçoit le référent de two people (X) placé devant le référent du pronom us, Y. La question est de savoir pourquoi un terme signifiant « tête » permet de désigner une localisation spatiale frontale. Une question sous-jacente est pourquoi ahead ne signifie pas « derrière » (une entité). La réponse est de nouveau liée aux représentations mentales que nous nous faisons de notre corps dans l’espace. Comme il a été dit, la tête de l’homme fixe la direction dans laquelle il porte son regard et effectue ses déplacements. Il avance à la rencontre des choses et êtres placés devant ses yeux et donc, par extension, devant son visage (qui comporte les organes de perception) et de manière plus générale devant sa tête. La tête est considérée à son tour comme une partie essentielle du corps, celle qui permet à l’homme d’aller de l'avant, de faire face aux choses, personnes et événements :
Man has his principal organs of perception directed towards the region in front of him; he normally moves in the direction in which he is facing; and when he interacts with his fellows, he does so, in what has been felicitously described as the canonical encounter . . . by confronting them. (Lyons 1995 2: 691)
20En (1), X et Y avancent dans la même direction, si bien que X est localisé à la tête de Y tandis que celui-ci se situe, dans une autre perspective, dans le dos, i.e. derrière, X.
21Une précision de nature morphologique s’impose pour comprendre l’évolution de la forme: celle-ci n’est pas le fruit de la simple grammaticalisation du nom head, puisque l’on décèle la présence ancienne de la préposition on qui, après réduction phonologique de on à a- et fusion avec le nom head, a produit la forme actuelle (Visser 1963-73 3/2 : 1994).7 Ce n’est donc pas seulement le sens de la partie du corps qui est impliqué dans la conceptualisation de ahead mais également l’indication fournie par la préposition. Être localisé devant une entité, c’est être représenté en contact avec la tête de ladite entité.
22L’emploi du terme head à des fins de conceptualisation de localisation frontale dans l’espace est à première vue inattendu8 car l'anglais dispose d’un autre ‘gram’, in front of, qui associe la même région spatiale à un lexème au sémantisme différent, quoique appartenant au même domaine conceptuel. Cela ne signifie pas qu’un terme équivalent à head dans d’autres langues n’a pas conduit pas à la création de ‘grams’ ayant la même signification que ahead en anglais. Svorou (1994 : 71) donne quelques exemples de cette voie de grammaticalisation. En mélanésien, par exemple, atsii signifie « head » et cette forme se retrouve en partie dans la préposition bi-tsi qui signifie « in front. » Mais il est plus fréquent que ce soit un terme tel que front qui soit grammaticalisé en ‘gram’ désignant une région spatiale frontale. Heine (1997 : 42) note en effet que 52.8% des langues africaines et 72.1% des langues océaniques extraites de son corpus utilisent un terme équivalent à face pour créer un ‘gram’ de la région-avant : « Compared to ‘face’, no other body-part is of comparable relevance. »
23L’on pourra sans doute déceler un rapport métonymique : toute la tête renvoie à une seule partie constitutive et non des moindres, la partie frontale, qui joue un rôle primordial dans l’expérience humaine quotidienne. La préposition on ne renvoie pas ici à une localisation supérieure, mais transmet une idée de contact entre deux entités. L’entité qui est située sur la tête est en réalité une composante de cette partie du corps. Aucune précision n’est fournie quant à sa localisation précise sur la tête. Il semble par conséquent possible de supposer que la préposition signale le contact entre la tête et une autre entité, laquelle a toutes les chances d’être positionnée dans la région frontale de la tête en raison du rôle fondamental de celle-ci dans l’expérience et partant, dans nos diverses conceptualisations.
24Pour l’instant, les premiers maillons des chaînes sémantiques des deux formes comparées se rejoignent en partie, prenant racine dans le domaine corporel ainsi que le domaine spatial pour ahead. Les divergences apparaissent à partir du second maillon. Le terme front, comme nous l’avons vu, a développé un sens métaphorique qui attribue une partie frontale à un objet. Le nom head, en revanche, ne s’est pas dirigé dans la même direction. En effet, un transfert métaphorique entre les domaines du corps et des objets est bien à l’origine de l’emploi de head dans des expressions telles que the head of the stairs ou the head of the queue, mais head perd ici sa signification originelle. Head signifie, selon le Collins Cobuild English Language Dictionary (1987: 670): « The top or most important end of something. » Il ne signale plus un rapport de frontalité entre deux entités, si bien que les expressions ?the head of the building ou ?the head of the house sont très étranges. « One can say, John was standing ahead of my car, but not John was standing ahead of my house » (Clark 1973: 51). L’explication vient peut-être du fait que la tête, malgré les conceptualisations qui y sont associées, renvoie à une entité particulièrement rattachée à l’humain (ou l'animal), qu’elle sert diverses fonctions et qu’elle ne renvoie pas précisément à une région frontale du fait de sa forme ronde. Plus précisément, la tête est associée au déplacement spatial, si bien que ahead of implique que le référent du nom complément de la préposition se déplace vers l’avant ou, du moins, est capable de se mouvoir. La composante /mouvement vers/ semble inhérente au sémantisme de ahead, même si elle parfois au second plan.
25L’absence de transfert métaphorique permettant l’emploi de head à l'image de front dans the front of the building entraîne par voie de conséquence un remaniement de l’enchaînement des maillons. Le sens de spatialité n’est pas dérivé du domaine des objets, si bien que l’on ne peut effectuer un rapprochement entre la partie frontale d’un objet et l’espace frontal qui lui est immédiatement adjacent. En revanche, un lien se formera entre le domaine du corps et le domaine de la spatialité. Rappelons cependant que la préposition on ajoute un complément d’information essentielle à la conceptualisation de ahead car head n’a jamais en soi désigné une région spatiale frontale. Il s’ensuit que ce n’est pas véritablement le domaine du corps qui a constitué la source de grammaticalisation de ahead en ‘gram’ spatial, mais le domaine de la localisation spatiale, plus précisément de la localisation sur l’espace corporel. Le rôle capital de la préposition apparaît encore plus nettement en comparaison de termes relatifs au corps humain dans d’autres langues qui ont porté à eux seuls le rôle de source sémantique et conceptuelle d’un ‘gram’ spatial équivalent à ahead. Ainsi, Svorou donne l’exemple des termes ts'i « mouth » et ba:`cO « breast » de deux langues différentes qui ont donné naissance aux formes respectives ts'i et ba:`cO « in front of » (1994 : 71). Aucune préposition équivalente à in, on, ou at par exemple n’est venue compléter le sémantisme des termes nominaux. La préposition joue donc un rôle primordial dans la forme ahead.
26C’est la présence de la préposition qui signale que le sens de localisation spatiale frontale est dérivé du domaine de la localisation sur un espace corporel plus que du domaine du corps lui-même. La mise au jour de ces deux domaines de conceptualisation invite à penser que le changement de sens n’est pas le fruit d’un transfert métaphorique: un seul domaine est impliqué, celui de la localisation, localisation dans un espace corporel et localisation dans un espace beaucoup plus vaste. L’extension de sens provient ici d’un changement par transfert métonymique. La figure 1 montre le développement de la forme ahead en anglais.
27Cf. Figure 1 (bas de page)
28L’origine sémantique de la valeur spatiale de localisation dans une région adjacente à la partie frontale d’une partie du corps ou d’un objet vient d’être déterminée. Ce sens s’appliquait à in the front of qui est devenu, au 18e siècle, in front of et dont le sens s’est élargi puisqu’il désigne une localisation spatiale non adjacente à, quoique toujours en relation frontale avec, l’entité-repère. L’extension de sens se fait par contiguïté entre une localisation dans une région contiguë à une partie d’un objet et une localisation dans une région plus distante (Svorou 1994 : 97-98). Le changement de sens implique de nouveau un seul domaine de conceptualisation: celui de la localisation spatiale frontale. C’est donc un changement métonymique qui se produit dans le développement du sens de in front of illustré en (4) et (5) à partir de in the front of : la localisation d’une entité dans la région immédiatement adjacente à la partie d’un objet ou du corps représente la localisation d’une entité dans la région spatiale plus éloignée de la partie de l’objet ou du corps (ibid. 97).
29Le transfert métonymique est illustré ci-dessous:
(4) A young man doesn’t like to be driven up in front of a school in a car driven by a girl who isn’t even in a higher class than he is, and is also a girl. (Brown corpus)
30L’entrée principale de l’école, par où les élèves pénètrent dans l’établissement, détermine sa région-avant. En (4), la voiture qui dépose le jeune homme est vue stationnée devant l’école, donc dans la région spatiale localisée devant celle-ci, mais sans interférence avec elle. L’on imagine que le jeune homme ne descend pas directement devant la porte d’entrée principale, plutôt devant la grille (qui se situe à une certaine distance de la partie frontale du bâtiment lui-même). En ce sens, il n’est pas localisé dans la région contiguë à l'espace occupé par l’école, mais dans une région plus éloignée.
31L’analyse est identique pour ahead:
(5) He could see it about half a mile ahead.
32C’est le syntagme half a mile qui précise la distance entre le référent du sujet et le référent de it. La distance est assez importante; l’on en déduit que l’entité concernée (le référent de it) ne se situe pas dans la région spatiale en relation immédiate avec la tête du sujet, mais dans une région plus éloignée. L’espace qui est perçu devant le sujet grammatical demeure en contact avec l’espace occupé par le corps de cette personne dans la mesure où l’organe de la vision et la tête, par extension, assurent une certaine contiguïté spatiale.
33Le schéma d’évolution des ‘grams’ spatiaux proposé par Svorou (1994 : 90) et présenté dans la figure 2 soulève une interrogation au regard de l’exemple (6). Si c’est la partie frontale d’un objet qui est impliquée dans le sens de in front of en (4), le domaine-source n’est-il pas celui du corps pour le sens du même ‘gram’ illustré en (6) ci-dessous?
Cf. Figure 2 (bas de page)
(6) The slope in front of her was steep but it wasn’t very far down to the beach. (LOB corpus)
34Dans l’énoncé ci-dessus, c’est la partie frontale du corps de la personne désignée par le pronom her qui est prise en considération, pas celle d’un objet: la pente est située dans la région spatiale proche de la région-avant du corps de la personne, ou plus simplement devant elle. Ce n’est donc pas la partie frontale d’un objet qui sert de référence, mais celle d’un humain. Le dernier maillon de la chaîne sémantique présentée par Svorou ne correspond pas à la conceptualisation de in front of dans l’exemple (6). Le schéma proposé (cf. figure 3) s’en trouve donc modifié : le domaine du corps humain peut se constituer directement source de développement d’un ‘gram’ désignant une localisation spatiale dans la région de cette partie du corps, sans passer nécessairement par le domaine des objets.
Cf. Figure 3 (bas de page)
35Le domaine corporel est donc essentiel, primaire, comme le rappelle Heine : « Wherever there is sufficient historical information available, these [relational] concepts turn out to be etymologically derived from either body parts or landmarks » (Heine 1995: 122). Dans le cas de in front of, il se constitue source de deux domaines : celui des objets et celui de la localisation spatiale frontale. Le domaine des objets est ainsi parfois optionnel.
36Il n’est pas source potentielle de grammaticalisation pour ahead pour les raisons exposées ci-dessus. L’évolution de cette forme est alors quelque peu distincte de celle de in front of représentée dans la figure 3. Pour résumer, ahead a suivi la voie de développement suivante :
Cf. Figure 4 (bas de page)
37Alors que le sémantisme très proche des formes ahead et in front of pouvait laisser présager que leur voie de grammaticalisation était identique, cette étude a mis au jour des chemins quelque peu distincts et conduit à une redéfinition du schéma de développement particulier à chaque item. La question du type de mécanisme sous-jacent aux phénomènes de grammaticalisation a été maintes fois posée et la réflexion a parfois suscité l’interrogation suivante: un seul mécanisme est-il responsable du développement du sens d’une forme grammaticalisée, ou le sens est-il le résultat de la mise en jeu combinée de plusieurs mécanismes? L’interrogation concerne également la création d’une chaîne de sens pour une même forme grammaticalisée: tous les sens de la chaîne sont-il issus du même mécanisme ou différents mécanismes s’appliquent-ils en fonction des phases de grammaticalisation? Cette étude a mis en valeur l’existence de plusieurs phénomènes: un transfert de nature métaphorique et plusieurs transferts de nature métonymique. Alors que la métaphore a longtemps été considérée comme l’un des principaux mécanismes de changement sémantique de formes grammaticalisées, le rôle tout aussi important de la métonymie se révèle ici après réexamen de la conceptualisation que nous nous faisons de notre corps dans l’espace physique.
38Signalons enfin que la chaîne de grammaticalisation des deux formes ici étudiées ne prend pas fin dans le domaine spatial. Elle engage d’autres domaines tels que la temporalité et, pour ahead, l’expression du progrès ou de la supériorité (intellectuelle, physique, etc.). Cette étude s’est limitée au domaine spatial afin de souligner les inexactitudes d’un schéma initialement proposé pour illustrer l’évolution des ‘grams’ spatiaux, mais la chaîne complète de grammaticalisation est d’une complexité étonnante (cf. Margerie 2004 : 311-20).
39Enfin un travail sur corpus s’impose à des fins de représentativité de ahead et de in front of dans la langue. Cette recherche future permettra de discerner plus précisément les différences d’emploi des deux formes et ainsi dégager plus assurément leurs singularités conceptuelles respectives.
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1 Je reprends ici la terminologie de Svorou (1994).
2 Je mentionnerai très brièvement la valeur temporelle et n’analyserai pas le développement dela valeur de supériorité/progrès à partir du domaine temporel. Voir à ce sujet Margerie 2004 : 311-20.
3 De nouveau, ce terme est emprunté à Svorou (1994). L’espace est divisé en plusieurs régions : -avant, -arrière, -supérieure et –inférieure.
4 Svorou ne mentionne pas précisément quels ‘grams’ sont inclus dans son schéma, mais son discours semble généralisant.
5 La synecdoque est basée sur le principe d’une relation entre une partie et un tout. Malgré la distinction entre synecdoque et métonymie, le terme métonymie, plus général, sera employé.
6 Notons toutefois que les deux formes ne sont pas interchangeables. Mon propos n’est pas d’analyser les différences de conceptualisation associées à l’une ou l’autre, mais en raison d’une proximité sémantique entre ahead et in front of, l’observation suivante est intéressante. Ahead implique davantage une entité extérieure au sujet et au repère locatif, soit selon la terminologie de Talmy (1983 : 246) a secondary reference object. L’énoncé John is ahead of Mary suppose ainsi une entité secondaire telle qu’une file d’attente (John is ahead of Mary in the line), sinon, en l’absence d’un autre objet de référence, la préposition complexe in front of est plus appropriée.
7 Le changement orthographique de on à a est très fréquent. Il est en effet à l’origine des formes adjectivales alive et asleep, par exemple, la forme adverbiale aback (< on + bæc en vieil-anglais)ainsi que de la forme dite progressive a-coming dans l’exemple suivant (on signifiait toutefois « in » dans la construction be + on + V-ing) : I’ve seen a many people die; little babes and great strong men; and I know when death’s a-coming, well enough (Dickens, Oliver Twist, 19e siècle). En anglais contemporain, la trace de la préposition a complètement disparu (death is coming) sauf dans certains dialectes qui continuent de témoigner de l’origine spatiale de la construction be + V-ing.
8 L’axe d’orientation devant/derrière apparaît ainsi primordial dans la représentation que l’humain se fait de l’espace. Pourtant, cet axe n’est pas la dimension la plus saillante. La dimension verticale ressort davantage en raison du positionnement du corps lorsqu’un individu se tient debout. Mais c’est la partie supérieure d’un axe vertical qui serait plus directement accessible à la vision des enfants, ce qui confirme l’importance de la dimension /avant/: « When people stand, the space in front of them and above the ground is optimal for perception by eye, ear, and touch » (Clark et Clark 1978 : 243).
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Annexe n°2 [ fichier jpg - 40k ]
Annexe n°3 [ fichier jpg - 33k ]
Annexe n°4 [ fichier jpg - 30k ]
Hélène Margerie (2004). "Étude d’un schéma d’évolution conceptuelle des ‘grams’ spatiaux en relation avec ahead et in front of en anglais". CORELA - Volume 2 (2004) | Numéro 1.
[En ligne] Publié en ligne le 15 juin 2004.
URL : http://corela.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=581
Consulté le 19/06/2013.
Á l'occasion de la mise en ligne de son numéro de juin, l'équipe éditoriale de CORELA vous accueille sur son nouveau site, mis en place grâce au logiciel d'édition en ligne LODEL. Dans ce numéro, Hélène Margerie et Nicolas Ballier traitent de deux domaines complémentaires de la linguistique, mais peu souvent mis en résonnance : la grammaire et la phonologie. Leurs approches participent d'une reflexion globale sur chacun de ces domaines. H. Margerie propose d'analyser certains processus de grammaticalisation d'un point de vue cognitif, en partant de deux « grams » spatiaux de l'anglais, ahead et in front of. De son côté, N. Ballier nous livre une série de réflexions sur la relation entre la langue (ici encore, l'anglais), envisagée dans sa matérialité sonore, et la métalangue utilisée pour en donner une représentation. Ces deux contributions permettent ainsi d'aborder deux activités conceptualisatrices fondamentales, celle du sujet et celle du linguiste.
Revue CORELA
Cognition Représentation Langage
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Dernière mise à jour : 13 avril 2013
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